Behind the Zine Scenes #3: La Fanzinothèque genevoise
This interview was carried out in French. The article is also available in English.
Quand Stef a répondu à mon e-mail de remerciement pour sa contribution à ZineMap en me disant : « Écris-moi si tu passes par Genève », je ne m'attendais pas à faire du couchsurfing chez elle et son partenaire à peine deux mois plus tard, pile pour le week-end de l'Escalade. Elle m'a fait découvrir la ville : quelques librairies de fanzines et de BD, le dépôt de FanzinoGE à la rue Louis Favre, puis un atelier de fanzines à la Ferme de la Chapelle, qu'elle animait. Au retour de l'atelier, nous nous sommes installées à sa table de salle à manger pour cet entretien — la raison officielle de ma visite :
CJ : Tu peux expliquer ce que c'est, la Fanzinothèque, pour les gens qui ne la connaissent pas ?
Stef : Oui, bien sûr. La Fanzinothèque, c'est une association à but non lucratif basée à Genève. C'est moi qui ai lancé ce projet, mais l'idée c'est que ce soit vraiment collectif. L'origine, c'est l'opportunité que j'ai eue d'avoir un espace d'atelier pour travailler en tant qu'artiste, et c'était un grand espace, donc j'en ai profité pour installer la Fanzinothèque là.
CJ : Mais avant ça, tu avais déjà une connexion personnelle avec les fanzines ?
Stef : Au départ, j'ai connu les fanzines quand j'avais 16 ans, 18 ans… dans les années 2000. C'était dans la scène underground, punk, BD, et j'en collectais quelques-uns. Un jour, j'ai dû déménager, et j'ai pris mes livres de poche, mais je n'ai pas pris mes fanzines, parce que je ne pensais pas que c'était important, ça a été une grosse erreur. Ces fanzines-là, je ne pourrais plus jamais les retrouver.
CJ : Et les livres de poche se trouvent partout !
Stef : C'est ça. C'est un peu la origin story. C'est là que je prends conscience qu'en fait, c'est important, c'est rare et c'est précieux, contrairement à d'autres livres qu'on trouve dans le commerce. Et puis ça a fait son petit chemin : j'ai fait des études d'art, je m'intéressais aux livres d'artistes, à la publication, et en sortant de l'école, j'ai fondé La Mouche, un journal collectif fanzine qui dure depuis 11 ans, et c'est devenu un truc pour rencontrer du monde, faire du réseau, s'amuser… c'est un espace de liberté.

« Je n'ai pas envie de les posséder pour moi seule. J'ai juste envie de savoir qu'on peut les retrouver, qu'il y a un endroit qui les conserve où on peut aller les lire ou en faire. »
Stef : Au bout de quelques années, j'avais envie de trouver un endroit pour rencontrer des gens autour du fanzine… et retrouver peut-être ces fanzines que j'avais perdus ou d'autres. Et ça n'existait pas, ni à Genève ni en Suisse. Donc j'ai étudié pour devenir bibliothécaire et fonder la Fanzinothèque. C'est un peu une obsession, mais je crois que pour s'intéresser aux fanzines, il faut être un petit peu fanatique. Pendant toutes ces années, j'ai continué à garder les fanzines, mais je n'ai pas du tout l'esprit d'une collectionneuse. Je n'ai pas envie de les posséder pour moi seule. J'ai juste envie de savoir qu'on peut les retrouver, qu'il y a un endroit qui les conserve où on peut aller les lire ou en faire. À un moment donné, je me suis sentie suffisamment prête. C'est comme ça que j'ai fondé la Fanzinothèque, qui a bientôt trois ans, qui a une cinquantaine de membres. Pendant deux ans, on avait un espace où on a fait des rencontres, des vernissages… c'était chouette. Aujourd'hui, on n'a plus de locaux, mais on est en train de trouver des solutions. En attendant, c'est une Fanzinothèque nomade, où il y a des petits bouts de collections qui vont sur des stands, dans des expos, dans des parcs.

CJ : Tu as déjà fait des expos cette année ?
Stef : Oui, en février et mars 2025, il y a eu une installation au Centre d'Art Contemporain, au Commun. Là, c'était vraiment une très bonne expérience, puisqu'il y avait à peu près 200 fanzines, à peu près 10% de la collection qui étaient montrés. Il y avait une grande table où tout le monde pouvait faire du fanzine et ça a vraiment bien marché. Suite à ça, il y a eu l'expo d'Élise Gagnebin de Bons à Lancy, où l'artiste a proposé à la Fanzinothèque de faire une sélection en lien avec son travail et de la mettre en consultation dans l'institution. Il y a aussi quelques fanzines qui ont été prêtés à l'université PSL à Paris pour une exposition sur les fanzines. C'est l'occasion de montrer le projet, de rencontrer des gens, de récolter aussi des fanzines, et d'expliquer comment en faire. Voilà, c'est des rencontres.



CJ : Est-ce qu'il y a des projets actifs sur lesquels tu travailles ?
Stef : Aujourd'hui, le travail collectif est compliqué, parce qu'on n'a pas d'espace de réunion. Le stock est en sous-sol, fermé, et il ne sort que pour des événements one-shot. Mais on a un partenariat avec Topos Acacias, une autre association à Genève qui travaille sur la rencontre entre les artistes, l'art, la culture et les populations d'un quartier. Ça se trouve dans un quartier où il y a un gros projet d'aménagement, de destruction, de construction d'immeubles. On fait un atelier une fois par mois avec eux. C'est une coproduction. Nous, on peut avoir un endroit où on montre les fanzines, et pour eux, ça leur fait de la médiation, de la rencontre. On profite d'inviter des artistes ou simplement d'être là et de montrer des fanzines, et surtout en faire.
CJ : Ça a déjà commencé ?
Stef : Oui, on a commencé en novembre avec l'artiste Ben Comix, qui fait des comix zines. Le deuxième, c'était autour du territoire et de la ville, donc on a travaillé sur les pliages en forme de map. Le prochain, c'est fin janvier, ensuite fin février, mars, jusqu'en juin. Tout ça c'est annoncé sur notre site web. Le programme n'est pas encore 100% fixé, mais l'idée, c'est vraiment d'inviter des personnes qui font du dessin, de la microédition ou de l'impression pour montrer comment elles travaillent et accueillir tout le monde pour faire ensemble. En été, ce sera chouette parce qu'il y a un espace extérieur.

« Pour raconter cette histoire, toutes ces voix qu'on n'a pas écoutées, que personne ne connaît, ou que les gens ont oubliées, et qui font l'histoire et qui sont importantes aussi. »
CJ : Est-ce qu'il y a d'autres projets ?
Stef : Le gros challenge aujourd'hui c'est vraiment de faire des dossiers pour obtenir un peu d'aide pour trouver un espace. Il y a une option possible pour fin 2026 mais il faut qu'on ait les garanties, les financements... Donc ça c'est un gros travail administratif.
CJ : Ça avance ?
Stef : Oui, je crois (rire). Mais c'est impressionnant parce que ça nous fait changer d'échelle. Au tout début il n'y avait presque rien : pas d'argent, pas beaucoup de membres, un peu moins de 1000 fanzines, pas rangés, pas triés, pas d'inventaire. Et aujourd'hui on a des catégories, on a un inventaire assez bien documenté, on commence à travailler sur le catalogue, il y a des bénévoles, on a eu des stagiaires, et on a fait des partenariats avec la Haute école de Gestion. Donc ça grossit très vite. Mais on a besoin de murs pour vraiment travailler collectivement et dans de bonnes conditions. Donc voilà on croise les doigts, on attend fin février et cet été pour voir tout ça arriver.
CJ : Bonne chance !
Stef : (rire) Mais jusque-là, tout se passe toujours bien. C'est la seule fanzinothèque de Suisse en fait. Genève en particulier a une histoire riche sur la bande dessinée, la microédition, les publications alternatives, depuis les années septante. C'est un patrimoine intéressant mais très difficile à récolter, à atteindre ou à rechercher. Donc c'est une superbe occasion de pouvoir avoir une association indépendante qui fasse le lien avec l'underground secret dispersé et d'autres institutions, et surtout pour le public. Pour raconter cette histoire, toutes ces voix qu'on n'a pas écoutées, que personne ne connaît, ou que les gens ont oubliées, et qui font l'histoire et qui sont importantes aussi.
CJ : Il y a des exemples de fanzines qui parlent de ces histoires alternatives ?
Stef : Dans des éditions un peu anciennes, il y a « Étagères » de Simon Tschopp qui est un fanzine très intéressant entre dessin, art, illustration, qui parle aussi de l'art de rue. Dans la bande dessinée, il y avait « Sauve qui peut », où pas mal de gens qui sont passés dedans ont ensuite eu d'autres carrières. « Le Zombie Libéré » c'était juste après, et c'est la même personne, Marc, qui participait aux deux. Il y a toujours eu ce crossover entre BD, musique, punk, anarchisme. Et puis il y a eu tous les mouvements squats, les associations d'habitants mal logés, qui produisaient leurs propres bulletins et racontaient leurs versions des affrontements, des expulsions avec toute la programmation culturelle: les concerts, les manifs, les projections de films. Par exemple « Roberta » des éditions intersquat et le « Je sais tout ». Des informations qu'on ne trouvait pas ailleurs. C'est très intéressant aujourd'hui de dire « ah oui, il s'est passé ça, il y avait tel endroit qui existait, qui a disparu… à cause de l'immobilier. »

Stef : Aujourd'hui aussi, il y a des collectifs qui travaillent sur les luttes. La collection de la Fanzinothèque a pas mal de fanzines féministes ou queers. À l'époque, dans les années 2000, il y avait beaucoup de fanzines anarchistes. Aujourd'hui, c'est plus le militantisme sur les droits des personnes, quel que soit leur genre… contre le colonialisme, toujours la question du logement, ça reste une constante. J'ai retrouvé un zine des années 80 fait par des étudiants, des adolescents. Ça parle de la guerre en Palestine, du sexisme et des violences policières. Aujourd'hui, c'est les mêmes sujets qui font l'actualité encore et toujours !
CJ : L'histoire se répète !
Stef : Le racisme aussi, évidemment. C'est intéressant de voir les luttes passées et de s'inspirer. Et aussi très intéressant de voir l'évolution des techniques, des papiers, des formats… la machine à écrire, puis l'informatique, et maintenant, il y a toutes ces polices typographiques non-binaires, des polices libres de droits. Il y a la collective Bye Bye Binary par exemple, dont les polices sont utilisées dans plein de publications différentes. On a beaucoup de publications d'artistes qui expérimentent avec tout ça. C'est très vivant.

« Revenir au format papier, ça redonne le lien humain : c'est un objet qu'on se passe de main en main, qu'il faut parfois aller chercher, qui a très peu d'exemplaires … et donc c'est un trésor. »
CJ : On peut parler un peu plus du côté musique et punk ?
Stef : Le fanzine en Suisse, comme dans plein d'autres pays, c'est vraiment le média qui permet de faire des chroniques de groupes, de lister les concerts, de faire des interviews de tous ces bands qui jouent dans des caves. Il y a une grande partie de la Fanzinothèque qui parle de musique, de tous les genres, beaucoup de punk aussi, évidemment. C'est là que j'ai rencontré les fanzines, aux concerts. C'était de l'information qu'on ne trouvait pas tellement ailleurs.

Stef : Aujourd'hui, c'est assez drôle parce que ça revient. Entre 2010 et 2020, il y a eu moins de fanzines, ou en tout cas j'en ai vu moins. Tout le monde s'est dit qu'on n'en avait plus besoin, puisqu'on avait internet, Facebook, Myspace, tout ça. Mais je crois qu'aujourd'hui, on en a un peu marre de lire sur des écrans, et qu'on est noyé dans trop d'infos. Et revenir au format papier, ça redonne le lien humain : c'est un objet qu'on se passe de main en main, qu'il faut parfois aller chercher, qui a très peu d'exemplaires … et donc c'est un trésor. Et on focalise beaucoup mieux notre attention sur une page imprimée que sur un écran rétroéclairé. Je pense que revenir au travail manuel, au papier, à la rencontre humaine, c'est quelque chose qui nous manque, surtout après le Covid.

Stef : L'expérience que j'ai par rapport à ces fanzines des années 2000 ou 2010… il y a souvent un site web, genre : « Retrouve les autres exemplaires sur ce site ! » Sauf que le site n'existe plus depuis 10 ans. Il a été en ligne pendant six mois et personne ne l'a payé ou archivé. Ce qu'il reste, c'est le papier. Tout le monde pense que si c'est sur internet, c'est forever ! Mais pas du tout. Le papier peut durer une centaine d'années, si on le range et si on sait où le trouver. C'est un peu le travail de la Fanzinothèque. Je ne suis pas anti-internet, et j'aime bien que les deux coexistent, et qu'ils n'aient pas le même usage. Ce qui est intéressant, c'est qu'il y a plein de réseaux autour du fanzine, comme ZineMap par exemple, qui font que les gens se retrouvent en ligne pour se donner rendez-vous en vrai dans des festivals, ou s'envoyer des exemplaires par la poste, ou s'échanger des PDF, ou retrouver un lien vers une ressource, ou se donner des conseils... et ça c'est super.
« Le fanzine est très libre et sauvage d'un côté, mais, quand on veut archiver, il faut structurer pour pouvoir fonctionner, sinon c'est perdu, et c'est des piles et des piles de documents qui ne servent à rien. »
CJ : Je suis curieuse de la gestion aussi. Est-ce que tu penses que tes études bibliothécaires ont beaucoup aidé dans la gestion de la Fanzinothèque ?
Stef : Oui. Ce n'est pas obligatoire d'être bibliothécaire archiviste pour faire une fanzinothèque, mais au bout d'un moment, il faut avoir des notions de catalogage, savoir comment indiquer les informations, surtout sur des objets comme des fanzines, où des fois il n'y a pas de nom, pas de titre, pas de date, pas de lieu… ce qui permet d'identifier des fois est très difficile. Et comme c'est un peu confidentiel ou qu'il y a très peu d'exemplaires, personne ne sait que ça existe. Donc comment va-t-on tomber dessus ? Il faut le décrire, il faut des mots clés, le contexte. Tout ça, j'ai appris à le structurer pendant mes études.
Stef : C'est le boulot backend très fastidieux et répétitif que personne ne veut faire parce qu'il faut vraiment aligner des infos dans des cases. Si quelqu'un dit : « Moi, ça m'intéresse les fanzines sur les girafes. » Quand on en a trois, quatre-mille fanzines avec des formats très différents, comment va-t-on le retrouver ? Le fanzine est très libre et sauvage d'un côté, mais, quand on veut archiver, il faut structurer pour pouvoir fonctionner, sinon c'est perdu, et c'est des piles et des piles de documents qui ne servent à rien.
« Le rêve quand on aura un espace, c'est de faire plusieurs permanences par semaine, des rendez-vous réguliers fixes, d'accueillir des chercheuses ou chercheurs, ou des collectifs d'artistes pour venir travailler sur place, faire des résidences... »
CJ : Qu'est-ce que tu fais pour encore développer la collection ?
Stef : C'est surtout de faire connaître le projet, dire que ça existe. Il y a plein de gens qui ont des fanzines mal rangés dans leur bibliothèque, ça les gêne un peu, mais ils ne veulent pas les jeter. Donc, plus on est reconnus, plus les gens nous font confiance… parce que c'est sérieux, c'est bien fait, c'est stable… et ils viennent donner leurs fanzines. C'est merveilleux. C'est comme ça qu'on a récupéré des fanzines des années 80. Moi, je n'étais pas encore tout à fait née en 1980 (rire). Ça permet de récupérer de petits bouts d'histoire. Il y a aussi des créateurs et créatrices d'aujourd'hui qui envoient des exemplaires. C'est incroyable, merci d'ailleurs ! On ne se concentre pas que sur les fanzines suisses. L'idée c'est aussi d'encourager la création et soutenir les jeunes artistes. Les cotisations des membres servent à acheter des exemplaires sur les stands pendant les festivals, les vernissages. Il faut faire des choix, donc l'idée c'est d'avoir un peu de tout qui soit représentatif, dans tous les styles, tous les genres, tous les sujets. Mais c'est forcément partiel et aléatoire parce que ça se passe par les rencontres.
CJ : Quel est le pourcentage de fanzines qui sont achetés ?
Stef : Ah, difficile question ! Peut-être 30%. Ça dépend des années, parce que tout le début de la collection a été donné. Parce que moi, je les gardais pour la fanzinothèque, mais voilà, c'est un don. Ensuite, quelques personnes se sont dit : « Génial, c'est le moment de me débarrasser de tous mes fanzines ! » et ont donné des sacs entiers. Des fois, il y a des festivals avec plein de choses, donc on achète beaucoup d'un coup si on a les moyens. Des fois, il y a des échanges. C'est variable. Mais à la fin, on pourra - avec le catalogue - voir qu'est-ce qui est donné, qu'est-ce qui est acheté. On a une croissance d'à peu près 1000 fanzines par an, ce qui est énorme ! Il faut réussir à suivre pour tous les inventorier, les identifier, les conserver correctement…
CJ : C'est beaucoup de travail, j'imagine.
Stef : Oui, c'est un travail invisible, mais c'est la base de tout. Le catalogue, ça va être aussi une vitrine pour les collectifs, les créateurs et créatrices, pour les gens qui font de la recherche sociale, culturelle, politique... Il faut qu'on ait les bonnes informations pour savoir où chercher et quoi. Il y a les ateliers aussi, qui permettent de faire des fanzines sur place et ça rejoint une archive de fanzines faits in situ. Mais ça, ce n'est pas la majorité.

CJ : Et tu mets combien d'heures par semaine ?
Stef : C'est un truc qu'il ne faut pas compter (rire) ! C'est du travail bénévole. Il y a de petits défraiements pour les personnes qui participent aux événements, ou qui donnent des ateliers, on paie les artistes qu'on invite pour faire des interventions, un forfait. Idéalement, il faudrait 40% de temps de travail, donc deux jours par semaine, soit 16 heures. Ça dépend complètement des périodes. Une journée en festival, c'est facilement dix heures, peut-être plus avec la préparation, le rangement, le trajet. Beaucoup d'heures. Pour fonctionner comme une bibliothèque professionnelle dans de bonnes conditions, il faudrait au moins trois postes à mi-temps ou quatre, soit une personne et demie ou deux personnes tout le temps sur plusieurs tâches : la gestion, l'admin, la programmation et les événements, le catalogage, l'archivage et l'indexation, et l'accueil du public. Le rêve quand on aura un espace, c'est de faire plusieurs permanences par semaine, des rendez-vous réguliers fixes, d'accueillir des chercheuses ou chercheurs, ou des collectifs d'artistes pour venir travailler sur place, faire des résidences, de la production, de la promotion, par exemple de petites vidéos, des capsules, de la valorisation. J'aimerais beaucoup aussi travailler sur le contenu, toute cette histoire, tous ces documents… il faudrait l'analyser, et ça, c'est encore un gros travail à faire. Trois personnes, ce serait bien, après on fera comme on pourra.
« Tout le travail pénible, je n'ai pas osé demander à d'autres de le faire gratuitement, donc c'était beaucoup moi, mais c'était mon obsession, mon projet, et comme j'avais fait ces études, je savais ce qu'il fallait faire. »
CJ : Ça fonctionnait un peu comme ça avant quand on avait un espace ?
Stef : Oui et non, parce que tout était à inventer. Tout le travail pénible, je n'ai pas osé demander à d'autres de le faire gratuitement, donc c'était beaucoup moi, mais c'était mon obsession, mon projet, et comme j'avais fait ces études, je savais ce qu'il fallait faire. Ce qui fonctionne bien, ce sont les partenariats avec les écoles. Les futurs élèves bibliothécaires ont un cours où un groupe travaille sur un mandat, une demi-journée par semaine pendant tout un semestre. Eux, ça leur fait leur crédit académique et nous, ça nous permet d'avancer sur des projets spécifiques. Par exemple, tout le premier inventaire et les catégories ont été faits avec quatre élèves de la HEG. Il y a pas mal de demandes pour des stagiaires aussi en école d'art, de BD, ou en bibliothèque, mais on ne peut pas accueillir quelqu'un dans de bonnes conditions sans locaux avec des fenêtres.


CJ : À part les fenêtres, comment est-ce que tu imagines l'espace idéal pour la Fanzinothèque du futur ?
Stef : L'idéal, ce serait des étagères mobiles qu'on peut déplacer pour faire des zones calmes de lecture ou des zones de discussion avec des coussins et du mobilier. Il faut que ce soit accessible pour les personnes en chaise ou avec des cannes. Il faut un espace de consultation et d'accueil pour la collection, un espace de création et une photocopieuse "pro" à prix coûtant pour que tout le monde puisse accéder à des outils pour faire, et des murs pour faire des expositions. Ce qui serait super aussi, c'est un grand jardin avec des chaises longues, mais à Genève, c'est un peu compliqué (rire).
CJ : On sait jamais…
Stef : Voilà. Mais modulable, mobile... un petit studio peut-être pour capturer les fanzines, faire de petites vidéos pour les mettre en valeur. Ce qui serait super, c'est qu'on ait des membres ou des bénévoles qui viennent raconter ce qu'iels ont trouvé dans la collection ou faire comme un channel de présentation… on verra. Il n'y a pas de bureau des bibliothécaires en fait. Les bibliothécaires travaillent avec le public, tout le monde est dans le même espace, il n'y a pas de hiérarchie. Il y aurait une partie de professionnels, une partie de bénévoles qui veulent s'impliquer et proposer de faire des choses, pour que ça fonctionne aussi sans moi.
« D'avoir un espace où on peut discuter, faire des expériences, essayer des choses sur plein d'axes différents, je pense que ça rendrait la Fanzinothèque plus riche, plus diverse, plus inclusive et plus fun. »
CJ : C'est important que ça fonctionne aussi sans toi ?
Stef : Ça devrait être collectif, complètement autogéré. Pour l'instant, c'est moi qui fait la locomotive, je suis obsessionnelle et je coordonne beaucoup. Mais je n'ai pas forcément raison sur tout. D'avoir un espace où on peut discuter, faire des expériences, essayer des choses sur plein d'axes différents, je pense que ça rendrait la Fanzinothèque plus riche, plus diverse, plus inclusive et plus fun. Mais ça doit rester rangé parce que la base, c'est qu'on doit retrouver les choses, donc le catalogue, c'est la base.
CJ : Quels sont les défis d'être en Suisse ?
Stef : La Suisse, c'est un pays petit, mais compliqué, parce que tous les cantons ont une culture différente. À Genève, on parle français, on est très proche de la France, donc il y a une partie des collections françaises ou belges. Mais la majeure partie de la Suisse parle allemand, ensuite italien, et encore le romanche, qui est très rare. Le challenge, ce serait de traverser ces barrières linguistiques. Pour l'instant, la Fanzinothèque est genevoise, donc elle est locale. Ce qui serait chouette, c'est de faire des antennes à plusieurs endroits, et que chaque Fanzinothèque s'occupe de sa création locale et on ferait des échanges. C'est-à-dire à Fribourg il y a des collectifs qui font des fanzines, mais c'est difficile pour les Genevois d'aller aux vernissages. S'il y a une équipe là-bas qui nous envoie leurs fanzines, on peut faire des échanges, ou à Zurich, ou au Tessin, ou à Bern, ou à Bienne. Il y a plein de micro-scènes underground, mais comme on ne parle pas la même langue, on ne sait pas très bien ce qui se passe. Beaucoup de Suisses font des fanzines en anglais ou parlent anglais entre eux, donc on se retrouve aussi sur ces fanzines en anglais… ou en plusieurs langues. C'est un bon moyen de partager des différences culturelles : à Genève on a le lac, le Jet d'Eau, l'Escalade, et on est plutôt protestant ; dans le Valais, c'est catholique et il y a les montagnes et la raclette, etc. Le fanzine pourrait être un médium qui permet de partager, mais ça, c'est de la musique d'avenir.
CJ : Et pour les gens en Suisse ou ailleurs qui veulent soutenir ou contribuer à ce projet, qu'est-ce qu'ils peuvent faire ?
Stef : Pour soutenir la Fanzinothèque, le premier truc c'est d'en parler, parce que c'est encore assez confidentiel, pas très connu. Ensuite, l'adhésion en tant que membre, c'est une cotisation annuelle en fonction des moyens de chacun. Ça permet que chaque personne donne un peu d'argent pour bénéficier d'une collection beaucoup plus grosse que ce qu'on pourrait faire chacun dans son coin. Et aussi envoyer des fanzines pour la collection !
CJ : Ça coûte combien d'ailleurs, la cotisation ?
Stef : La cotisation, c'est 20 francs par an pour les étudiants ou les personnes à revenu modeste. On ne vérifie pas. 40 francs, c'est standard. Si quelqu'un veut donner plus, c'est possible, et ça sera utilisé pour l'acquisition des fanzines ou faire des événements. Toute personne qui cotise devient membre, et comme c'est une association, ça donne le droit de vote pour l'assemblée générale, pour prendre la parole, et pour proposer des choses. C'est possible aussi d'être bénévole, venir tenir un stand, animer des ateliers, ou faire du catalogage.
CJ : Est-ce que quelqu'un peut devenir membre sans habiter à Genève ?
Stef : Bien sûr, pour la gloire de faire partie de la Fanzinothèque ! En échange de la cotisation, les membres sont informés du fonctionnement, de tout ce qui est administratif, des votes, de la transparence des comptes... et puis, il y a la carte de membre…
CJ : Et des autocollants.
Stef : Et des autocollants. Là, ce qui s'annonce pour trouver du financement, c'est de faire des autocollants, des badges, des goodies, produire des fanzines... qui permettent de soutenir en échange d'un objet artisanal, créatif, qui ait du sens. On ne va pas faire des casquettes (rire), mais des choses en lien avec nos activités.

« Le critère, c'est que la Fanzinothèque est un refuge qui va accueillir les publications qui ne vont pas être conservées ailleurs. »
Stef : J'ajouterais peut-être un détail par rapport à ce qui rentre ou pas dans la collection. En fait, la Fanzinothèque s'intéresse aux fanzines, zines, microédition et livres d'artistes. Parce qu'on pourrait passer toute sa vie à définir le "fanzine", et personne n'est jamais totalement d'accord. L'autodétermination prime. Ce qui est intéressant, c'est les pratiques de l'édition indépendante, en dehors des circuits classiques. Il y a plusieurs critères : l'esprit DIY, autonome, collectif, amateur… et le nombre de tirages. Si on fait du papier glacé à 50 000 exemplaires, on sort du cadre. Mais des zines tirés à beaucoup d'exemplaires peuvent rentrer si c'est fait de manière indépendante, en dehors d'un magazine grand public. Le livre d'artiste se définit par peu d'exemplaires, et le travail est souvent plus conséquent ou plus travaillé. Et pour la microédition, on a des collectifs qui sont des éditeurs ou des éditrices, ou presque, qui publient des livres mais qui en font peu ou dans un cercle restreint. Le critère, c'est que la Fanzinothèque est un refuge qui va accueillir les publications qui ne vont pas être conservées ailleurs. Dans une bibliothèque institutionnelle, il faut un bon de commande, une facture, etc. Parce que personne ne sait que ça existe, ou que c'est prix libre sur une table, si ça ne passe pas par un libraire c'est très compliqué pour une institution normale de faire rentrer ça dans une comptabilité. La Fanzinothèque peut le faire, et ça permet de sauver tout un tas de choses qui, sinon, disparaîtraient. Ces petites voix que peu de monde écoute mais qui sont importantes. Il y a une politique d'acquisition écrite, basée sur une analyse sur la fanzinothèque faite par Cécile Aguzzi, et c'est une base de critères qui nous permet de décider multilatéralement, c'est des guidelines. Donc l'idée du refuge est importante pour les zines, et aussi pour les gens. Tout le monde est bienvenu.
« L'idée c'est de ne pas juger le sujet, mais de faire attention à ne pas mettre n'importe quelle information dans les mains de tout le monde si ça peut être problématique. »
CJ : Tu as déjà dit non à quelqu'un ?
Stef : Non. Des fois, quand on trie, il y a un sac avec plein de choses dedans, et il y a, par exemple, Fluide Glacial, qui se trouve ailleurs, et il n'y a pas besoin que la fanzinothèque le conserve. Certaines brochures d'informations, infokiosques, militantes, souvent on les trouve en PDF en ligne. Il y a une autre association à Genève qui s'occupe de l'infokiosque très bien. Du coup un des critères c'est qu'il y ait une création, des témoignages, quelque chose d'inédit, et pas juste un print d'article ou un chapitre remis en brochure. S'il y a des contenus problématiques, on les accepte si ça rentre dans les critères de production, mais on ne va peut-être pas les mettre en valeur, ou on met un avertissement sur le contenu. Ça fait partie d'un moment et d'une pratique de l'édition, même si c'est un groupe d'extrême droite ou même si ce sont des conseils médicaux dangereux, ça fait partie des choses qui existent et donc en fait ce sont des pratiques de l'édition alternative, expérimentale et indépendante aussi. L'idée c'est de ne pas juger le sujet, mais de faire attention à ne pas mettre n'importe quelle information dans les mains de tout le monde si ça peut être problématique. L'incitation à la haine, par exemple, n'est pas du tout dans nos valeurs. S'il y a un fanzine haineux qui arrive, et bien, il est intéressant pour la recherche pour dire… ok, ces documents, ils circulent, ils existent, ils sont produits à la manière d'un fanzine, mais bien sûr on ne va pas le mettre en vitrine. Donc on ne détruit pas, on ne jette pas, mais on peut faire attention à ce qu'on montre.
